30 ans d’action nationale contre le tabagisme

En France, les actions publiques nationales face au tabagisme ont, en grande partie, reposé sur des actions préventives destinées à peser soit sur les représentations sociales, soit sur l’accessibilité des produits, à savoir leur attractivité et leur disponibilité. « Il s’est agi principalement de campagnes médiatiques, mais aussi de mesures de prévention dites environnementales, pour beaucoup par la voie législative ou réglementaire », décryptait Carine Mutatayi, Chargée d’étude à l’Observatoire Français des Drogues et Toxicomanie (OFDT) au Pôle Evaluation des politiques publiques, lors d’une intervention au colloque de l’Association BPCO (Palais du Luxembourg, 9 novembre 2017).

Retour sur trois décennies de politique publique anti-tabac.

 

Par définition, la prévention environnementale agit sur les normes sociales [ce qui est attendu et accepté, ndlr] en intervenant sur les environnements physiques, culturels et socio-économiques ; ces différents environnements étant perçus comme en mesure d’influer sur le choix des consommateurs ici de tabac, tout autant que des logiques collectives ou certaines caractéristiques personnelles.

La Loi Evin en 1991 a inauguré toute une série de mesures de prévention environnementale, avec la restriction de la publicité directe ou indirecte touchant autant la forme comme le fond, la hausse des prix du tabac au moyen du levier fiscal surtout depuis l’an 2000. Des mesures renforcées depuis 2006 par le remboursement forfaitaire par l’Assurance maladie des substituts nicotiniques sur prescription médicale, laquelle est désormais élargie, en sus des médecins et des sages-femmes, aux chirurgiens-dentistes, aux infirmier(ères)s et aux masseurs-kinésithérapeutes (Loi Modernisation de notre système de santé/MSS 2016). Ces mesures de prévention environnementale incluaient aussi l’apposition de messages sanitaires obligatoires sur les emballages et l’interdiction de fumer dans les lieux affectés à un usage public. Cette dernière mesure a été généralisée à partir de 2006-2007 à tous les établissements censés accueillir des mineurs, aux transports publics et à certains lieux de convivialité (Décrets « Bertrand »).

Ont ensuite été inscrites dans la loi les interdictions de vente de tabac aux mineurs, d’abord aux moins de 16 ans (Loi « recours » 2003) puis aux moins de 18 ans (Loi « Hôpital, patients, santé et territoire » /HPST 2009) ainsi que la vente à distance (Loi de finance rectificative, 2009) sans oublier une mesure phare : la codification de règles restrictives de manufacture et de conditionnement, dont le fameux paquet neutre (Loi de modernisation de notre système de santé/MSS 2016)

« Fumer, c’est pas ma nature »

Quant aux campagnes médiatiques, elles ont exploré différentes stratégies, depuis la toute première lancée en 1976. Schématiquement, il est possible d’affirmer que dans les années 1980-1990, l’objectif était de dissuader directement le tabagisme – voir la série de parodies : « Fumer, c’est pas ma nature » en 1991 – et la création en 1998 de Tabac Info Service.

Puis, à compter des années 2000, « la stratégie au long cours a surtout consisté à "dénormaliser" la cigarette, analyse Carine Mutatayi, à lutter contre la banalisation de l’acte de fumer et à dévaloriser son image en tendant d’objectiver de plus en plus le propos par des données scientifiques, mais aussi en dénonçant la toxicité du produit du tabac, les manœuvres marketing des fabricants de tabac, de fidélisation des fumeurs ». La Campagne Toxicorp 2006 est un exemple emblématique de ces approches : « Le tabac tue un fumeur sur deux. L’industrie du tabac compte sur vous pour les remplacer » http://www.ina.fr/video/PUB3175463104/tabac-toxic-corp-video.html. Ensuite, avec les années, à partir de 2010, les campagnes ont cherché à cibler davantage le public féminin et les jeunes pour coller à la réalité épidémiologique, et à motiver l’arrêt en démystifiant les craintes liées au sevrage tabagique et en valorisant l’accompagnement de proximité.

Quant aux actions de prévention, « elles ont été depuis les années 2000 laissées au bon vouloir des acteurs locaux, juge Carine Mutatayi. Aujourd’hui, il s’avère que si l’information sur le risque tabagique est rendue obligatoire depuis 2003 dans les écoles de l’enseignement primaire et secondaire dans le cadre de la mission d’éducation pour la santé de l’Ecole, la prévention universelle et en milieu scolaire reste peu bordée, assez mal cernée car mal évaluée, que ce soit en matière d’impact ou de couverture ». Les expériences étrangères positives et validées scientifiquement sont très rarement reproduites dans l’Hexagone.

 

Quel impact des politiques préventives du tabagisme ?

S’il est complexe d’associer un impact avec l’une ou l’autre des différentes stratégies (environnementales, médiatiques ou préventives) menées depuis trois décennies, tout au plus peut-on mettre en regard certains indices et convergences. C’est notamment le cas de la baisse de la consommation du tabac, quasiment en miroir de la chute des ventes des produits du tabac. Ce schéma suggère une certaine efficacité du levier fiscal. Ceci d’autant plus qu’il y a un recul des achats transfrontaliers, un report assez faible vers le vapotage mais néanmoins substantiel vers le tabac à rouler (+29% pour le tabac à rouler entre 2004 et 2016 contre -18% pour les cigarettes).

 

Illustration Graphique 2 Page 3 https://www.ofdt.fr/ofdt/fr/tt_16bil.pdf

Légende : Ventes de cigarettes (en millions d’unités) et prix annuel moyen du paquet de cigarettes de la marque la plus vendue (source : DGDDI)

 

Concernant la consommation des produits du tabac, de 2000 à 2014, selon le sexe, selon l’âge ou le niveau social, les prévalences d’usage n’ont pas subi les mêmes inflexions. Par exemple, chez les jeunes de 17 ans, filles et garçons, après une diminution du tabagisme régulier de 2000 à 2008 (-30%), la consommation est ensuite repartie à la hausse (+12% entre 2008-2014). Chez les adultes, il semblerait que le tabagisme régulier connaisse une certaine stabilité « Une stabilité apparente, prévient la spécialiste : alors qu’il a diminué dans les catégories de population les plus aisées, il a cru parmi les personnes aux revenus plus modestes ».

En termes de représentation du tabac chez les adolescents, une étude est en cours (ARAMIS) dont les résultats préliminaires révèlent que le tabac reste associé à la figure négative de l’addiction. Néanmoins, il continue à bénéficier d’une image positive notamment dans les milieux socio-économiques les plus aisés. Selon Carine Mutatayi, « les jeunes ont de façon spécifique une approche plus fonctionnaliste, c’est-à-dire que si le tabac est vu comme le "compagnon de route" du cannabis, il est finalement perçu comme une béquille et une aide, davantage qu’un vecteur de transgression ou de plaisir et d’hédonisme. Tout l’inverse de ce qui est exprimé avec le cannabis ».

Quant à l’impact des actions préventives en milieu scolaire, c’est le flou généralisé faute de système national d’observation. Les rares études d’évaluation sont menées au cas par cas.

Au final, la France s’illustre comme étant un pays parmi les plus consommateurs de tabac en Europe, tant chez l’adulte que chez les jeunes, malgré un coût moyen du paquet de cigarettes parmi les plus élevés du continent. « Le défi à venir sera d’adapter les politiques aux particularités sociales et de genre », estime Carine Mutatayi qui suggère de « plus souvent s’appuyer sur les actions de proximité au sein de différents lieux de vie sociale, l’école notamment, plutôt que sur les politiques de masse difficilement ajustables sur les caractéristiques des différentes populations de fumeurs ».

Une suggestion entendue et prônée par l’Association BPCO, par la bouche de son président le Dr Frédéric le Guillou qui insistait dans un récent éditorial sur la nécessité de l’éducation à la santé à l’école et le décloisonnement entre les milieux de la santé et scolaire.

 

Hélène Joubert, journaliste

 

Pour en savoir plus :

- Rapport OFDT « Tabagisme et arrêt du tabac en 2016 » 

-Les campagnes CFES-Inpes de 2001 à 2011